Arthur TENOR

 

Les Fabuleux

 

 

  Le temps des explorateurs

 

1

Le choix de l'inconnu

 

            Le professeur Kovalch était le seul, sur les dix personnes présentes dans le centre de recherche, à ne rien dire ni bouger un cil. Assis face à la console de commande de l'hyper-synchrotron, l'accélérateur le plus puissant jamais construit et dont il était le principal concepteur, il semblait comme en état de torpeur, l'esprit et le corps paralysés par la décision qu'il s'apprêtait à prendre et qui, autour de lui, suscitait tant de discussions et de réactions véhémentes.

            Ce brouhaha de place de marché finit par lui devenir insupportable :

            – Faites silence ! S'il vous plaît. Laissez-moi réfléchir deux secondes tranquillement.

            De nouveau, son regard s'ancra, au-delà de la baie vitrée, sur la sphère luisante, hérissée de tuyaux et de câbles électriques de diverses dimensions. C'était la chambre de collisions, en ultravide, d'un volume permettant à un homme de s'y tenir debout. Pourtant, l'espace où venaient se percuter les particules atomiques, propulsées par magnétisme dans un anneau de dix kilomètres de circonférence, n'excédait pas la grosseur d'une tête d'épingle. En se désintégrant, ces infimes fragments de matière inscrivaient sur les capteurs des traces semblables à des griffures sur une plaque métallique, que les scientifiques passaient ensuite des semaines à interpréter. On appelait cela la recherche fondamentale. Dans le domaine de la physique quantique, celle de l'infiniment petit où les lois classiques n'ont plus cours, elle touchait vraiment au fondement de tout, comme on touche à l'ultime en étudiant le premier instant de l'univers, ironiquement appelé « Big Bang » en 1950 par le physicien Fred Hoyle.

            Le professeur Julius Kovalch était certainement l'un des plus grands spécialistes mondiaux de cette discipline où l'absurde devient raison, l'incohérent logique probabiliste. Mais davantage que la matière, ce qui intéressait et même obsédait ce brillant cerveau d'une cinquantaine d'années, c'était le vide !

            « Puisque le vide n'est pas le rien, qu'est-ce ? »

            Pour tenter de répondre à cette question d'apparence si simple, il avait conçu l'hyper-synchrotron et consacrait l'intégralité de son temps, depuis des années, à la compréhension du vide. Il avait acquis l'intime conviction qu'en lui se nichait la clé d'une autre énigme de la science moderne : la matière sombre, autrement appelée « masse manquante », c'est-à-dire ces 90 % du contenu de l'univers que la théorie avait révélés, mais pas l'observation.

            – Qu'est-ce que vous voulez prouver, professeur ? Que vous êtes le savant le plus fou de la Terre !

            L'interpellation fit tressaillir le scientifique, non pas par son contenu, mais parce que son esprit était entré dans un état de « suspension » proche de celui qu'il atteint lorsqu'il se livre à sa non-activité favorite, la méditation zen. Il leva les yeux pour considérer l'élégant quadra en costume gris qui venait de l'apostropher. Il s'appelait Clément Lauzin, un nom aussi banal que son sens des affaires était exceptionnel.

            Une lueur d'espièglerie anima le regard bleu ciel de Kovalch. 

            – Pourquoi prouver ce qui est déjà ? Bien sûr que je suis le savant le plus fou de la Terre ! C'est d'ailleurs pour cela que vous financez mes recherches, et parce que je suis le plus têtu, et aussi parce que j'ai convaincu nos hautes instances publiques de nouer un juteux partenariat avec vous.

            Il reporta son attention sur l'impressionnante installation de l'hyper-synchrotron, dont l'aluminium étincelait sous les puissantes lampes de la voûte du centre de recherche. Plusieurs techniciens en combinaison bleu clair, une charlotte sur les cheveux, papillonnaient autour, au ralenti, leur calepin  numérique à la main.

            – Si je savais ce que je veux prouver, je n'aurais plus besoin de le chercher, reprit-il pensivement.

            Le financier fit volte-face en émettant un borborygme d'agacement. Un autre personnage s'approcha, le savant type, en blouse blanche – Kovalch avait toujours travaillé en veste de tweed à chevrons et jeans élimés – lunettes cerclées, barbe fournie et embonpoint généreux – Kovalch portait des lentilles de contact et la mèche grisonnante ondulant avec soin, car il était un chercheur coquet !

            – Professeur, en poussant la machine au-delà des limites que vous avez vous-même fixées…

            – Et alors ? le coupa Kovalch en le fusillant du regard. Qu'est-ce qui vous fait peur, Grossian ? Dépasser les limites, c'est entrer dans l'inconnu, c'est-à-dire dans l'exploration. À quoi servirait donc cette machine, comme vous dites, s'il s'agissait de rester dans le monde du connu, du calculé et même du probable ? Ma décision est prise. Je vous remercie d'avoir contribué à ma réflexion. Le temps de l'action est venu ! Équipage, sur le pont ! Branle-bas de combat ! Flavien, entre dans le serveur les paramètres que je t'ai donnés tout à l'heure. Grossian, à la manœuvre… Allez, mon vieux, au boulot !

            Le staff d'ingénieurs et de techniciens supérieurs, tous hautement qualifiés, commença à s'animer mollement. Puis quelques-uns, les plus jeunes, commencèrent à s'enthousiasmer, prenant conscience que ce qu'ils s'apprêtaient à faire n'avait jamais été tenté, à savoir pulvériser tous les records d'énergie mise en œuvre pour réaliser une collision atomique. Voilà qui pouvait entrer dans l'histoire de la physique comme l'exploit du siècle… ou bien le fiasco technologique le plus coûteux de la décennie. Mais cela concernait seul Clément Lauzin, PDG de Quantum SA. Le malheureux s'en souviendrait alors comme de l'exploit de sa vie, celui qui aurait atomisé sa carrière.

            Ce risque certain n'était pas entré dans le raisonnement du physicien durant sa « suspension » de conscience. Aucun calcul ne l'avait aidé à trancher le dilemme, ni même une intuition. Il s'agissait juste pour lui d'un acte créateur, parce qu'il dépendait uniquement de sa volonté. « Je le veux, s'était-il dit. Et puisque je le peux, je le fais ! » Ainsi fut prise sa décision, lui procurant un pincement d'émotion, puis un apaisement réconfortant. Il s'était quand même rassuré en estimant que, quoi qu'il advînt, il n'aurait pas de regret.

            Comme s'il préférait ne pas assister au désastre, Clément Lauzin tourna le dos à la baie vitrée. Il se déplaça jusqu'au fond de la salle où se tenait à l'écart, en observatrice anxieuse, une jeune femme brune, aux yeux noisette irrésistibles et aux courbes qui ne l'étaient pas moins pour un mâle de la finance à l'appétit de profits aussi féroce et que celui des plaisirs charnels.

            – Votre père finira pas me rendre aussi fou que lui, lâcha-t-il dans un soupir.

            – C'est pour cela que nous le suivons, n'est-ce pas ? répliqua-t-elle avec un sourire enjôleur.

            Le PDG approuva d'un léger hochement de tête, puis considéra la fille de son chef de projet en se composant une expression de complicité amicale, un peu paternaliste. Mais pour un esprit aussi fin que celui de Serena Kovalch, la concupiscence se lisait dans les prunelles marron de son interlocuteur, aussi clairement que la gourmandise dans celles d'un chien lorgnant un morceau de sucre. Les yeux du séducteur en costume d'alpaga s'ombrèrent de dépit, avant de se détourner du visage de la jeune chercheuse en physique nucléaire, pour se reporter sur l'expérience en cours. Du coup, il avait une raison supplémentaire de fulminer.

            – Attention, compte à rebours lancé ! annonça l'un des ingénieurs attablés de part et d'autre du « Grand Sachem » – l'amical surnom du professeur –, au monumental pupitre de commande de l'hyper-synchrotron.

            Durant le décompte, chacun, à un moment ou à un autre jeta un coup d'œil vers le professeur, sur les épaules duquel reposait la possible destruction, en un milliardième de seconde, de plusieurs millions d'euros. À trente secondes du micro-Big-Bang qui devait se produire dans la chambre de collisions, les compteurs commencèrent à s’affoler. Des avertissements rouges et des icônes clignotantes s’affichèrent sur les écrans de contrôle. Une procédure d’autorisation apparut sur celui du professeur.

            – Il est encore temps, lui susurra son voisin barbu de droite.

            – Le temps, répéta pensivement Julius Kovalch. Le temps n’est qu’une perception. Il n’existe pas au niveau de nos chères particules. Elles sont anitya, sans durée. Vous devriez réviser vos notions de bouddhisme, Grossian.

            Il esquissa un étrange sourire, puis son index droit pressa la touche Entrée de son clavier. Il était désormais impossible d’arrêter l’expérience, dont le niveau d’énergie programmée était déjà perceptible dans le sifflement émis par l'anneau d'accélération. Il régnait dans la salle de commande une tension extrême, qui contrastait singulièrement avec l’apparent détachement du chef de projet.

            – Vous entendez ? demanda ce dernier.

            – Non. Quoi ? l’interrogea Grossian.

            – La musique des sphères. Je sens que nous allons vivre un grand moment.

            – Attention ! s'exclama un technicien. Collision dans… cinq secondes ! Quatre, trois, deux…

             Le professeur poussa un cri tout en se jetant en arrière. On eût dit qu’il avait reçu une balle dans la tête. Il se courba, les mains crispées sur les tempes.

            – Ça ne va pas, professeur ? s’enquit son collègue ingénieur.

            Serena accourut.

            – Papa, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle en se penchant sur lui.

            Elle l’aida à se redresser doucement. Il rouvrit les yeux, cligna plusieurs fois des paupières, puis inspira profondément.

            – Ça ira… j’ai… C’était comme… comme un claquement de ténèbres.

            – Un quoi ?  

            – Non, rien. C'est passé. Où en est le compte à rebours ?

            – La collision s'est produite, sans conséquence apparente sur le matériel, répondit un technicien, en s'épongeant le front de son mouchoir, soulagé comme s'il venait d'assister à la fin heureuse d'un accouchement délicat.

            Clément Lauzin qui sur le coup avait, comme les autres, été saisi par la réaction pour le moins inattendue du physicien, fit mine de se désintéresser de l'état de santé de celui-ci. Mains dans les poches, il s’approcha pour observer au-delà de la baie vitrée la sphère de collisions. Il porta ensuite son attention, de part et d'autre, sur la section visible du tube d'accélération taurique qui traversait l’immense hall de l'hyper-accélérateur.

            – Au moins, constata-t-il, ça n’a pas explosé. Que dit le compte rendu de collision ?

            Un technicien, préposé à la partie strictement informatique de l’expérience, sortit de sa stupeur pour pianoter sur un clavier.

            – Je vous dis ça tout de suite, monsieur.

            Des signes cabalistiques apparurent sur le grand écran plat devant lui. Leur signification ne devait pas être de bon augure, car il grimaça.

            – Je crois qu’on a un problème.

            Tous les regards convergèrent vers lui, sauf celui du jeune patron qui lâcha entre ses dents :

            – Évidemment.

 2

L'objet singulier

 

            Julius Kovalch arracha des mains de l'informaticien le rapport imprimé. Il le parcourut rapidement, puis adressa un regard d'incompréhension au PDG.

            – Laissez-moi deviner, professeur, dit ce dernier, les circuits sont grillés et vous allez m'annoncer six mois pour la remise en fonction.

            Il tendit un index menaçant et à son cynisme naturel succéda une fureur non feinte :

            – J'aurais dû vous assommer, au lieu de vous laisser faire ! Mon conseil d'administration va me lyncher, mais avant je vous aurai viré, Kovalch, sans indemnité !

            Nullement impressionné, le chef de projet annonça :

            – La chambre de collisions n'est plus en ultravide. Ce n'est que cela.

            – Que cela ! éructa Lauzin. Mais ça veut dire qu'elle est fissurée ! Et si elle est fissurée, il va falloir réparer, tester et retester ! Ça va prendre un temps fou. Mais moi, j'ai une liste de trente clients qui attendent leur tour pour leurs propres programmes de recherches. Et eux, ils paient !

            – Je sais, Clément, mais il n'est pas certain que ce soit la sphère qui ait un problème.

            – Qu'est-ce qui vous le fait croire… Julius ?

            Les ingénieurs autour d'eux baissèrent le nez. Lorsque ces deux caractères s'interpellaient par leur prénom, c'était toujours dans les situations les plus explosives.

            – Parce qu'aucun capteur n'a enregistré de vibrations anormales ni la moindre perte d'étanchéité.

            – Les capteurs ! cracha le PDG avec une moue de mépris. Cette fois, professeur, vous avez passé les bornes. Écoutez-moi bien, nous sommes vendredi, si lundi l'hyper-synchrotron n'est pas opérationnel, vous n'y aurez plus jamais accès. Vous m'entendez ? Plus jamais ! Et je suis sérieux.

            Il se détourna, puis quitta la salle, les poings serrés.

            Blême, Kovalch resta un court moment sans réaction, puis il demanda à son équipe de le laisser seul. Plusieurs tentèrent de lui proposer de rester ; ils furent éconduits avec calme. Celui qui crut bon d'insister se fit atomiser :

            – Je n'ai pas été assez clair ? DEHORS ! hurla le professeur en empoignant son collègue par le col de la blouse.

            Puis il reprit, s'efforçant de retrouver un flegme zen :

            – Je suis seul responsable, seul je dois rester pour comprendre ce qu'il s'est passé. Bon week-end à tous. Et merci. Et pardon.

            Il se rassit, puis tourna le dos à son équipe qui se résigna à vider les lieux, la mine en berne. Quelques instants plus tard, une main légère comme un papillon se posa sur l'épaule du physicien qui, coudes sur la console, s'était pris la tête entre les mains. L'homme tressaillit à peine.

            – Cinquante deux ans, c'est un peu jeune pour partir en retraite, déclara-t-il. Tu crois qu'on me prendrait au Mac Do ?

            – Ça m'étonnerait, mais je te verrais bien gardien de musée. Tu pourrais méditer à loisir sur les mystères du monde, tout en écoutant la musique des sphères.

            Il se redressa et adressa un sourire las à sa fille.

            – Vas-y, ma chérie, je t'écoute. Quelle est ton hypothèse ?

            – Tu sais que je ne manque pas d'imagination, mais là j'avoue être dépassée. Si la dépressurisation de la chambre de collisions n'est pas liée à une fissure dans la coque, c'est que le problème est ailleurs, c'est-à-dire nulle part. Nous dirons que nous nous trouvons là devant un nouveau genre de paradoxe quantique.

            – Voilà une brillante déduction comme je les aime. Cela ne nous dit pas ce que nous devons faire.

            Serena resta quelques secondes perplexe, puis elle proposa :

            – Ouvrons la sphère et allons jeter un œil à l'intérieur. Sait-on jamais, nous découvrirons peut-être un petit trou dans la coque, comme dans une chambre à air.

            – Eh bien, c'est parti !

            En quelques clics de souris, le physicien enclencha la procédure informatique d'ouverture de la chambre de collisions. Tandis que se déroulait l'opération, car elle demandait plusieurs minutes, le père et la fille se rendirent dans le gigantesque hall à voûte d'aluminium. Les techniciens en combinaison bleue furent priés, à l'instar de leurs collègues ingénieurs, de prendre leur week-end.

            – Serena et moi avons découvert le Graal de la physique quantique, justifia le professeur sur le ton de la plaisanterie, mais nous voulons garder cela pour nous. Merci, messieurs, à lundi !

            Une fois seul avec sa fille, il attendit, silencieux, debout bras croisés, la fin de la dernière phase d'ouverture de la chambre de collisions. La sphère d'aluminium ayant été libérée de ses branchements électriques, tuyauteries, systèmes de refroidissement à azote liquide et autres pompes à ultravide, des vérins hydrauliques la déplacèrent sur des rails de guidage jusqu'à la dessertir totalement de l'anneau d'accélération. Une fois isolée, elle commença à s'ouvrir, telle une orange tranchée par le milieu, en émettant un léger bruit d'engrenage. Elle révéla alors la présence d'une chose si déconcertante que les deux scientifiques restèrent de longues secondes sans voix, incapables de former la moindre la pensée.

            – Serena, est-ce que tu vois ce que je crois voir ? finit par demander le physicien.

            – Je le vois… Qu'est-ce que c'est, à ton avis ?

            Le professeur prit le temps de réfléchir avant d'avancer une réponse, mais il ne sut qu'attribuer un nom à la chose :

            – Un objet singulier.

            – C'est le moins qu'on puisse dire.

            La jeune femme, qui dans la société Quantum assurait la fonction ”d'ingénieur mesures, chargée d'essais “, s'approcha et fut tentée de la toucher, mais la prudence retint son geste. Elle eut alors l'idée de vérifier sur son badge de contrôle, agrafé à la poche de poitrine de sa blouse, le niveau de radioactivité. La pastille n'avait pas changé de couleur. Elle jeta un regard vers son père qui n'avait pas bougé, cherchant dans les circonvolutions de son puissant cerveau une explication à un phénomène qui ne pouvait pas exister et qu'ils avaient pourtant sous les yeux.

            – Recule, Serena, ordonna le scientifique. Il est possible qu'il y ait du danger.

            Ignorant l'avertissement, la jeune femme se déplaça de manière à examiner l'objet singulier sur la tranche. Mais de tranche, il n'y avait pas ! C'était plat, ou plutôt cela n'avait aucune épaisseur. C'était un disque de ténèbres, un disque parfait, sans reflet, d'un peu moins de deux mètres de diamètre, suspendu à un mètre du sol. Son centre était ancré sur celui de la sphère, c'est-à-dire au point de collision des particules élémentaires.

            Serena se déplaça de trois pas supplémentaires.

            – Papa, viens voir.

            Il la rejoignit et constata comme elle que le disque obscur n'avait pas d'envers. Aussi invraisemblable que cela pût être, il disparaissait dès que le regard dépassait sa ligne de profil. Alors, enfin, une hypothèse se forma dans l'esprit du physicien.

            – Je crois que je commence à comprendre, dit-il.

            – Tu penses que ce pourrait être un trou ?

            – C'est un trou.

            – Un trou dans quoi ? Et donnant sur quoi ?

            – Tentons une explication : nous savons que lorsque nous voyageons vers l'infiniment petit, nous finissons par atteindre cette limite au-delà de laquelle cessent d'exister les lois de la physique classique, ces lois rassurantes qui nous disent qu'un chat est un chat. Dès lors, nous entrons dans le monde de la physique quantique, où règnent des réalités qui défient le sens commun. Si l'on poursuit le voyage, en dépassant le niveau des quarks et des leptons, le vide n'est plus un espace tridimensionnel dans lequel s'écoule le temps. Il est… autre chose. Imaginons que dans ce monde extrême se niche le point de rencontre entre la matière et l'esprit. Il se pourrait, parce que j'ai voulu dépasser les limites du raisonnable, que j'aie touché ce point ultime. Peut-être même l'ai-je percé.

            Il dévisagea sa fille avec la consternation d'un maladroit qui aurait commis, par mégarde, un sacrilège suprême. Alors il annonça avec gravité :

            – Serena, je crois que ce disque est un trou dans le réel.

            La physicienne parut d'abord déconcertée, voire sceptique.

            – Es-tu en train de me dire qu'au-delà de ce point ultime, on entrerait dans l'esprit ? demanda-t-elle.

            – Rien moins.

            – Admettons. Lequel ?

            Elle marqua une hésitation, puis lâcha :

            – Dieu ?

            – Je n'irai pas aussi loin, mais pourquoi pas ?

            – Est-ce que l'apparition de cet objet singulier aurait un lien avec le choc que tu as ressenti à l'instant de la collision ?

            – Je le crois.

            Le savant regarda autour de lui, comme pris d'une soudaine impatience.

            – Il faudrait pouvoir l'étudier, mais…

            – Mais ?

            – Pas ici. À l'instant même où Lauzin apprendra l'existence de cet objet singulier, il se jettera dessus comme un chien affamé sur un os, voyant déjà scintiller les lingots d'or qu'il pourra en tirer. Il faut l'emporter.

            – Emporter un trou ? Tu es sérieux ?

            – C'est forcément possible, puisque nous l'avons déjà déplacé de plusieurs mètres. Comment transporte-t-on un trou dans une feuille de papier ? En emmenant la feuille.

            – Sans doute, mais là ce n'est pas d'une feuille qu'il s'agit, c'est d'une boule de métal qui pèse dix tonnes !

            – Serena, j'ai moi-même supervisé la livraison et la mise en place de cette chambre de collisions. Je vais contacter le transporteur que j'avais alors engagé, et...

            – Papa, nous sommes vendredi et il est dix-neuf heures !

            – Ma fille, quand on a besoin des services d'une entreprise, il n'y a pas d'heure, à une condition tout de même, qu'on sorte le chéquier. J'ai bien assez de ressources pour obtenir ce déménagement d'urgence et qu'en prime le patron me lèche la main de gratitude. Je vais l'appeler tout de suite.

            – Une minute, papa. Réfléchissons aux conséquences. Lauzin n'aura aucun scrupule à t'accuser de vol et à porter plainte.

            – Qui parle de voler la chambre de collisions ? Je la fais livrer cette nuit à la Faisanderie, nous récupérons l'objet singulier et nous la ramenons aussitôt après, c'est-à-dire avant lundi six heures.

            – Le patron l'apprendra forcément et te demandera des explications.

            Julius Kovalch esquissa un sourire en coin.

            – Tu sais ce que je lui répondrai ? Que je voulais en faire un lampadaire dans mon jardin, mais comme c'était trop moche, je l'ai ramenée. Il tentera sûrement de m'étrangler, ou de me faire interner en hôpital psychiatrique… (Il s'interrompit, regarda sa fille avec une tendre complicité, puis conclut :) Franchement, j'ignore encore ce que je lui raconterai, mais j'ai quand même hâte de voir sa figure.

            Serena hocha la tête, résignée.

            – Nous aurons besoin de techniciens pour cette opération, dit-elle. À nous deux, il sera impossible de la mener à bien.

            – Occupe-toi de cela. Je crois savoir qu'ils sont quelques-uns qui se damneraient pour avoir le bonheur de te rendre service.

            La jeune femme garda le silence, mais son regard lumineux répondit qu'en effet elle n'aurait aucune difficulté à mobiliser une armée de bonnes volontés masculines.

            – Parfait, soupira son père en se détendant. Voyons, il est dix-neuf heures douze. Nous avons donc jusqu'à lundi six heures pour boucler l'opération. Cela nous laisse… (Il ferma les yeux pour se concentrer et donner le résultat en moins de cinq secondes :) 2 868 minutes. Le compte à rebours est lancé !

 

 3

 Un trou dans la bibliothèque

             Julius Kovalch possédait une propriété de campagne, à une dizaine de kilomètres de l'hyper-synchrotron, quelque part au nord d'Orléans. C'était un vaste domaine arboré, cerné d'un mur d'enceinte, disposant d'un étang et d'un petit bois. La gentilhommière qu'il abritait était une véritable bonbonnière fleurie, comprenant un bâtiment d'habitation, à un étage, attenant à une grange que le professeur avait aménagée en bureau-bibliothèque. Sans être gigantesque, cet espace de travail offrait de belles dimensions et disposait d'une double porte assez large pour y introduire une orange d'acier de deux mètres cinquante de diamètre.

            L'opération prit toute la nuit, dévasta un grand nombre de plates-bandes, écorna la poutre du linteau au-dessus de la porte… Mais enfin, le résultat était là : la chambre de collisions finit par occuper le cœur de la salle, suspendue au bout du bras-grue de l'engin que la société de transport avait mis à la disposition du professeur, un tracteur de manutention capable de soulever 45 tonnes « à bout de bras ».

            Les deux transporteurs à la manœuvre furent félicités, gratifiés d'un généreux pourboire, puis invités à revenir le lendemain vers midi reprendre possession de leur engin, pour le retour du bébé au nid. À l'étrangeté de cette consigne, s'ajoutait celle de laisser le bras-grue à demi enfoncé dans la bibliothèque, la boule de métal suspendue par son anneau d'accroche, quelques centimètres au-dessus du plancher. N'étant heureusement pas payés pour comprendre les lubies de leur clientèle, les deux hommes prirent congé dans la voiture que leur prêta Serena.

            De nouveau seuls, le professeur et sa fille purent goûter à la joie de l'œuvre accomplie. Très vite cependant, ils revinrent à la préoccupation suivante : ouvrir la bête et lui sortir son trou de ver du ventre. Disant cela, le physicien faisait référence à la théorie des trous de ver, autrement appelés fluctuations quantiques dans l’espace-temps – Les chercheurs supputent qu'ils permettraient de voyager d'un point à l'autre de l'univers à la vitesse pensée. Sa fille le félicita pour cette allusion qui pouvait en effet être une hypothèse sur la nature de l'objet singulier, puis elle demanda :

            – Et maintenant, comment va-t-on procéder ?

            Les deux coques de la sphère étaient maintenues fermées par une simple poignée de verrouillage. L'étanchéité était assurée par un système de serrage hydraulique autrement plus sophistiqué, mais seulement opérationnel dans l'hyper-synchrotron.

            – Nous ouvrons en grand la chambre de collisions, je fais avancer l'engin de levage et si tout va bien, j'aurai un beau trou au milieu de ma bibliothèque. Plus tard, je ferai fabriquer un coffrage de Plexiglas.

            La manœuvre ne prit que quelques minutes et se déroula sans incident, avec tout de même un cœur battant la chamade, autant pour le père que pour la fille.

***

            Parfaitement circulaire et obscur, l'objet singulier était désormais suspendu verticalement à une vingtaine de centimètres au-dessus du plancher. Il offrait son profil infime à la haute double porte que le professeur avait cadenassée, sa face arrière qui n'existait pas à la cheminée, et son mystère de ténèbres à la contemplation lorsque le physicien serait installé à son bureau près du mur.

            Il était six heures trente du matin.

            Épuisée par tant d'émotions, Serena émit le souhait de prendre un peu de repos dans sa chambre à l'étage, faisant jurer à son père de l'attendre pour commencer les expériences.

            – Voyons, Serena, répondit-il, tu sais bien que la première qualité d'un scientifique est la patience.

            À la vérité, il trépignait intérieurement, mais il sut se maîtriser, grâce à ses nombreuses années de pratique zen. En attendant le retour de sa fille, il tira devant le disque de nuit son « fauteuil de méditation », un antique siège au cuir élimé et aux ressorts fatigués, mais auquel il était attaché plus qu'à n'importe quel trône d'or. Durant une heure, il observa sans vraiment chercher à la résoudre, la plus fabuleuse énigme de l'histoire de l'humanité. Il commença à prendre des notes, prémisses d'un journal qui servirait un jour à la rédaction de ses mémoires. Mais lui aussi fut vite vaincu par la fatigue et s'endormit en rêvant à un autre monde...

 

            Quand enfin Serena reparut dans le bureau-bibliothèque, chevelure brune flottant dans son dos, en jeans et chemisier léger malgré la fraîcheur de cette mi-mars, le jour était levé et le soleil prometteur. Elle apportait le café et une assiette de petits gâteaux.

            – Alors, mon père, par quelles expériences allons-nous commencer l'étude de l'objet singulier ? s'enquit-elle en posant le petit déjeuner sur le bureau enseveli sous les dossiers et les documents de toute nature, pourtant parfaitement ordonnés, à l'image du cerveau du physicien.

            Celui-ci se redressa dans son fauteuil, bâilla, s'étira, s'ébroua, puis se leva pour s'approcher du disque de ténèbres.

            – Attention, papa, tu ne devrais pas t'approcher si près, s'inquiéta Serena.

            – Pour ce que je vais faire, c'est indispensable.

            Il s'empara, dans la poche intérieure de son veston, d'un critérium de plastique.

            – As-tu bien dormi, ma puce ?

            – Tu sais bien que je déteste que tu m'appelles ainsi. La réponse est oui.

            Il pointa le crayon vers le disque puis, lentement, l'y enfonça jusqu'à mi-longueur. Il le retira vivement… Ne lui restait entre les doigts que la partie qui n'avait pas franchi la limite ténébreuse.

            – Le néant est gourmand, dit-il en lorgnant d'un air désolé le moignon de critérium.

            – Cela nous apprend au moins une chose, nous n'avons pas intérêt à tomber dedans. Essayons avec un autre objet. Voyons… Tiens ! Cette chose immonde que je n'ai jamais réussi à te faire jeter à la poubelle.

            – Quoi ? Mon chandail préféré !

            Serena ramassa sur le dossier d'une chaise paillée le vêtement de laine grise, difforme tant il avait été porté et lavé. Le soulevant entre le pouce et l'index, elle déclara : 

            – J'appelle ça un oripeau. Je peux ?

            – Sûrement pas ! J'étais à peine sorti des études, comme toi, quand je l'ai acheté. Aujourd'hui, c'est une pièce de collection, qui deviendra peut-être une pièce de musée quand j'aurai reçu le prix Nobel.

            – Oh, alors raison de plus ! Sacrifions-le vite, avant qu'il ne devienne un objet de culte. Nous dirons que c'est au nom de la science.

            Vaincu par l'argument, le physicien donna son accord d'un air désolé. L'instant suivant, la pièce de collection roulée en boule était happée par le trou quantique. Quelques secondes passèrent, durant lesquelles s'amenuisa le mince espoir de le voir revenir. Rien de tel ne se produisit. La jeune femme regarda autour d'elle, comme si elle cherchait une autre vieillerie à jeter en pâture au néant.

            – Je te préviens, Serena, si tu comptes faire le ménage dans mon bureau de cette façon, je ne resterai pas le maître zen qui veille sur mes émois.

            – Voilà une idée que ton patron trouverait tout à fait à son goût, par exemple pour se débarrasser des déchets nucléaires ou chimiques de ses sociétés.

            – Le pire, c'est qu'il en serait capable, grommela le chercheur.

            Il se détourna en annonçant qu'il allait réaliser divers tests avec les appareils de mesure dont il disposait sur place.

            – Je suis à peu près sûr que je n'obtiendrai rien, dit-il. Par contre, je sais que je parviendrai un jour à donner un sens à cette bizarrerie quantique.

            Serena fut alors saisie d'une inquiétude :

            – Que se passera-t-il si cela remet en question tout ce sur quoi reposent nos croyances et nos certitudes ?

            Le scientifique resta pensif un moment, puis lâcha :

            – Là est la question.

            Et il ne put s'empêcher de craindre le pire…

 4

Une hypothèse, enfin !

           

            Comme il le craignait, Julius Kovalch n'obtint pas la moindre donnée susceptible d'offrir le plus minime espoir d'émettre une hypothèse sur l'objet singulier. La journée fut, il est vrai, largement entamée par le retour et la réinstallation de la chambre de collisions dans l'accélérateur de particules. Et il y eut aussi la sieste de l'après-midi, qui dura plus que d'habitude.

            La seule initiative que prit le physicien fut d'installer une caméra vidéo sur trépied, équipée d'un capteur de mouvements et d'un bip avertisseur en cas de déclenchement automatique. La première alerte fut causée par une grosse mouche qu'il fallut poursuivre jusqu'à ce que mort s'ensuive. La deuxième fut déclenchée par le retour de Serena au domaine de la Faisanderie, en fin d'après-midi – Elle était allé récupérer dans la villa qu'elle partageait avec son père, à Orléans, assez de vêtements et nécessaires de toilette pour tenir un séjour de plusieurs mois. Et elle n'était pas seule ! Elle avait amené Einstein, « le corniaud le plus intelligent du monde », selon son scientifique de maître. Ce dernier aurait pu ajouter qu'il était aussi le chien le plus joyeux, en considération du rythme que pouvait atteindre son moignon de queue dans les épisodes d'hyper bonheur.

            Sitôt bondi hors de la voiture, l'hirsute boule de poils gris se rua dans la cuisine du cottage, où elle retrouva le chef en train de préparer une omelette au lard. Et quand elle eut fini de sauter, tournoyer et éternuer de joie, elle explora truffe au sol toutes les pièces du rez-de-chaussée… dont la bibliothèque. « Si ce chien avait vécu à l'époque de Moïse, avait un jour déclaré le professeur, à coup sûr il serait devenu dans la Bible la onzième plaie d'Égypte. » Il ne le chérissait pas moins comme on peut le faire de l'être le plus fidèle et le plus drôle que la Création puisse porter.

            La troisième alerte survint pendant le dîner, mais bizarrement seul le professeur l'entendit.

            – Grrr ! Je déteste être dérangé au milieu de mon omelette, gronda-t-il.

            – Qu'est-ce qui se passe ?

            – Encore cette maudite caméra.

            Serena eut l'air surpris.

            – Je n'ai rien entendu. Je vais voir, si tu veux, proposa-t-elle en posant sa serviette à côté de son assiette.

            – Non, ne bouge pas, ma puce. Je suis debout, j'y vais… Einstein, toi tu restes là ! Compris ?

            Le corniaud le plus intelligent du monde n'avait nullement besoin de cette injonction. Car pour lui, à l'heure du repas, rien n'était plus captivant que le va-et-vient d'une fourchette de la gamelle aux crocs d'un humain. Sa maîtresse le gratifia d'un morceau de lard fumé, puis d'un autre, puis…

            – Serena ! hurla le physicien. Serena ! Viiiite !

             La jeune femme sentit son cœur se serrer comme une éponge. Elle se précipita dans la bibliothèque où elle retrouva son père, debout derrière le fauteuil de cuir, en appui sur le dossier, sain et sauf mais abasourdi.

            – Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu m'as fichu une de ces trouilles !

            Il la dévisagea.

            – Si j'avais bu plus de trois gorgées de mon vin de table, je t'aurais répondu que j'avais cru voir un papillon de lumière. Mais comme ce n'est pas le cas, j'ai effectivement vu un papillon de lumière. Bleu et rouge. Il voletait à travers la pièce, mais dès que je me suis approché, il s'est jeté dans le trou.

            – Es-tu sûr que c'était un papillon ?

            – En tout cas, cela y ressemblait. Il était gros comme mon pouce. Nous allons vérifier ça tout de suite.

            Le professeur s'approcha rapidement de sa caméra vidéo et lança la lecture, sur le petit écran de contrôle, de la dernière séquence enregistrée. La déconvenue le fit pâlir. Dans une luminosité jaunâtre, sur fond de disque de ténèbres, nul point lumineux voletant ni le moindre phénomène mouvant qui pût confirmer l'apparition.

            – Mince alors, grommela-t-il. Mais peut-être que  sur l'écran de mon portable, on y verra mieux.

            Il copia la courte séquence sur une clé USB, qu'il s'empressa d'aller visionner sur l'ordinateur portable posé sur son bureau. Utilisant un logiciel de capture d'image, il saisit plusieurs clichés au hasard, puis les agrandit au  maximum. Sans plus de résultat. Découragé et troublé, l'homme rabattit l'écran de son portable et se mit à réfléchir.

            – Il n'y a pas l'ombre d'un doute, j'ai bien vu un papillon lumineux, dit-il. Et pourtant…

            Préférant éviter tout commentaire, forcément désobligeant, Serena lui posa une main affectueuse sur l'épaule. Elle l'invita ensuite à retourner à la cuisine finir leur omelette.

            – Oui, vas-y, ma puce, je réfléchis encore deux secondes.

            La jeune femme sortit en prévenant :

            – Si tu n'es pas revenu dans trente secondes, il n'est pas certain que je puisse empêcher Einstein de manger ta part.

            Le professeur esquissa un sourire, puis se leva pour aller se planter devant le disque de ténèbres, pressentant qu'il n'avait pas fini de lui jouer des tours. Malgré l'absence de preuve, il restait convaincu de ne pas avoir été victime d'une hallucination. L'explication était ailleurs, et il se jura qu'il finirait par la trouver. En tout cas, pour lui désormais ce disque noir n'était plus une ouverture sur le néant, ni même sur le vide, c'était autre chose, une porte sur un ailleurs sans doute aussi riche et vivant que la Terre… Plutôt qu'une porte, il pensa qu'il devait s'agir d'une brèche, puisqu'elle était le résultat d'un accident. Ce qu'il commençait à entrevoir était si excitant que même un maître zen en aurait perdu sa placidité. Une bouffée d'euphorie le saisit et il eut envie de proposer à Serena de déboucher la meilleure bouteille de champagne de sa cave. À cet instant précis, il vit jaillir du trou une épée médiévale à lame anthracite, qui frôla à l'horizontale sa hanche gauche. Serrant la poignée à garde droite et dorée, une main bleue surgit à son tour du trou quantique, suivie d'un bras qui s'immobilisa juste avant qu'apparaisse le coude. Puis soudain, l'ensemble s'abattit sur le plancher, sectionné net comme par une guillotine invisible. Un sang rubis commença à s'épancher du membre amputé.

            Pétrifié de stupeur, le professeur ne pouvait détacher son regard de cette main humaine, gantée de cuir azur, aux doigts crispés comme si elle serrait encore la poignée d'or mat de l'épée. L'arme lui avait échappé dans la chute et gisait à quelques centimètres. De sa vie, le chercheur n'avait admiré une lame d'acier noir aussi magnifiquement ciselée d'arabesques décoratives, à moins que ce ne fussent des lettres.

            Ses fonctions cognitives se remirent en marche et une puissante émotion lui comprima l'estomac. Il ramassa le bras puis, comme s'il se fût agi du cadavre d'un animal, il le porta jusqu'à son bureau sur lequel il le déposa avec délicatesse. Un peu de sang s'écoula sur le sous-main. Il appliqua sa paume droite sur l'avant-bras et en perçut la tiédeur au travers d'un vêtement en épaisse toile beige. Cela lui procura une sensation désagréable, presque écœurante.

            – Papa, ton dîner est en train de refroidir ! l'appela Serena depuis la cuisine.

            Encore sous le choc, le professeur ne réagit pas. Toutes les ressources de son intelligence étaient mobilisées pour comprendre et assimiler ce qu'il était en train de vivre. C'est en fait grâce à une autre de ses capacités, celle de son imagination, qu'il parvint à formuler une hypothèse : un guerrier médiéval, effrayé par l'apparition dans son monde de la brèche quantique, avait par réflexe tiré sa lame puis l'avait l'enfoncée dans le disque de ténèbres. En voulant retirer son bras, les liaisons moléculaires s'étaient rompues entre la partie qui avait franchi la frontière du réel et le reste du corps, comme l'eût fait une guillotine. Conclusion, pensa le chercheur, si l'on veut franchir ce mur sans perdre un morceau de soi-même, aucune hésitation ni mouvement de recul n'est autorisé.

            – Papa ? Que se passe-t-il ? demanda Serena d'une voix inquiète.

            Elle était revenue dans la bibliothèque. Julius Kovalch la regarda, baissa les yeux sur l'avant-bras du chevalier de l'Imaginaire.

            – Cette fois, nous avons notre preuve qu'il y a un autre monde derrière l'objet singulier. Vois le cadeau qu'il vient de nous faire.

             La jeune femme approcha.  Ses fins sourcils froncés de perplexité, elle fixa le sous-main.

            – Oui, et alors ?

            – Alors ? C'est tout ce que tu trouves à dire ?

            – Tant que je ne sais pas ce que tu veux me montrer, oui.

            – Ce bras sectionné, là. Ne me dis pas que tu ne le vois pas ?

            Serena hocha négativement la tête, puis posa la main sur le sous-main. Son père écarquilla les yeux ; la main de sa fille traversa le bras, telle une image holographique.

            – Tu es sûr que tout va bien, papa ?

            – Si je ne suis pas en train de faire une crise de delirium tremens, c'est que ce maudit trou quantique me joue des tours. Mais je finirai par comprendre pourquoi. Allons finir notre omelette.

            Serena retrouva le sourire.

            – Pour ma part, c'est terminé, mais j'ai bien peur qu'Einstein ait fini la tienne.

            Elle attrapa son père par un bras puis, l'entraînant vers la cuisine, le rassura en riant :

            – Je plaisante. Il t'en a laissé une miette.

 5

Obscure menace

 

            Assise sur ses talons, en équilibre parfait sur l'une des hautes branches d'un arbre gigantesque, Inna assistait depuis un long moment à un spectacle extrêmement intriguant. Jusqu'à ce que tout à coup, celui-ci tourne à l'horreur… Le chevalier d'Arganthe avait dégainé son épée et l'avait enfoncée avec vigueur dans l'étrange chose apparue durant la nuit sur la prairie, à quelques toises de la forêt des Sylvestres. Sans se refermer, comme l'eût fait une gueule de dragon, la chose avait sectionné le bras de l'imprudent au niveau du coude et l'avait englouti. Le soldat gisait à présent sur l'herbe, se tordant de douleur, tandis que l'autre chevalier qui patrouillait avec lui s'empressait de garrotter le moignon sanglant.

            De la taille d'un homme, la bouche vorace avait l'apparence d'un disque de nuit, sans étoile ni reflet, suspendu une demi-coudée au-dessus du sol. Cela n'était pas du tout sensible au vent et avait craché peu avant l'accident une pièce de tissu grisâtre, qui ne pouvait qu'appartenir à une créature primitive et sale. Hormis les deux chevaliers à la tunique bleu azur, dont les montures brunes caracolaient librement sur la prairie, cinq humains s'étaient rassemblés devant la chose : le paysan qui l'avait découverte – sa carriole et son bœuf de trait attendaient à proximité –les écuyers des chevaliers, un étranger allant à pied, enveloppé dans une cape brune de voyage, enfin une adolescente blonde qui accompagnait le paysan. Probablement était-elle sa fille, car elle avait le même visage rond et les mêmes petits yeux sombres aux paupières lourdes.

            Dévorée par un surcroît de curiosité, Inna se mit debout. Mais elle hésitait encore à s'approcher. Elle était une elfe de la communauté des Sylvestres, et en principe farouche comme une biche. En principe. Elle savait qu'elle n'avait rien à craindre de ces gens. Cependant, une telle rencontre n'était pas du tout courante, les elfes Sylvestres se contentant le plus souvent d'observer les humains de loin, grâce à leur formidable acuité visuelle. Mais cet événement n'avait rien de courant. Sans doute même revêtait-il un caractère menaçant, auquel cas il concernait autant les elfes que les hommes. Ayant réussi à se décider, l'elfide dévala à la vitesse d'un écureuil son arbre d'observation aux dimensions phénoménales. Elle s'engagea ensuite avec prudence sur la prairie, un peu à la manière d'un félin en chasse.

            Elle leva les yeux vers le ciel chargé de lourds nuages gris et sourit. Son alter ego, en vol au-dessus d'elle, perdait rapidement de l'altitude. En pensée, elle lui demanda de se tenir à proximité pour surveiller les environs. Il lui répondit par un rugissement, qui fit lever le nez des humains. L'un d'eux, le voyageur en cape brune, jeta un regard par-dessus son épaule en direction de la jeune elfe. Il fallait disposer d'un œil exercé pour repérer celle-ci, car le vert foncé de sa tenue se confondait parfaitement avec l'herbage et le front de fougères géantes qui frangeaient la forêt millénaire. Et sans doute identifia-t-il instantanément une elfe, bien qu'à cette distance il ne pût distinguer le délicat ourlé pointu de ses oreilles ni surtout le vert sapin de ses prunelles, propre aux Sylvestres. La chevelure noire d'Inna, retenue sur sa nuque par une barrette de bronze, et son teint légèrement hâlé étaient aussi caractéristiques de cette communauté, de même que son choix de ne pas porter d'arme.

            L'elfide vit le voyageur esquisser un salut de la tête, puis reprendre l'observation de la chose, omettant d'annoncer aux autres l'arrivée d'une visiteuse rare.

            Quand elle atteignit les humains, aucun ne se retourna, comme s'ils n'avaient pas entendu son approche, il est vrai extrêmement discrète. Elle pensa alors qu'hormis le voyageur, ils devaient avoir de la mousse dans les oreilles, car n'importe quelle autre créature de la forêt l'aurait au moins sentie venir, dès l'instant où ses souples bottines en cuir d'écorce avaient touché le sol. L'homme à la cape pivota enfin pour la saluer à l'elfique, d'une légère inclinaison du buste, sans un mot, le regard humblement baissé. Il avait un visage rude de guerrier, mais ses yeux bleu nuit pétillaient d'espièglerie. C'était un Guide, un membre d'une prestigieuse ghilde de gardes du corps, assassins à l'occasion, qui se mettaient au service de riches marchands ou de puissants personnages politiques, le plus souvent pour de lointains déplacements à travers la seigneurie. Celui-là paraissait jeune, ce qui amena l'elfide à se demander s'il ne s'agissait pas plutôt d'un novice dans sa confrérie.

            Soudain, la fille du paysan s'exclama en pointant  l'index vers Inna :

            – Oh, papa, une elfe !

            – Hein ? (Le bonhomme se retourna) Oh, c'est pourtant vrai ! Bonjour, damoiselfide !

            Il ôta précipitamment sa calotte de vieux cuir craquelé, comme s'il s'était tout à coup trouvé devant un grand seigneur. Inna le salua, puis demanda :

            – Savez-vous ce qu'est cette chose ?

            – Une malédiction envoyée par le maître des Mondes Morts, sans doute aucun, répondit le paysan.

            – En quoi cela serait-il une malédiction ?

            – Demandez donc à ce chevalier ce qu'il en pense.

            L'elfide jeta un regard vers sa gauche. Le blessé avait cessé de s'agiter, mais gémissait pitoyablement, serrant contre lui ce qu'il lui restait de bras. Son compagnon se releva et rejoignit le groupe. À son tour il salua la jeune Sylvestre, puis appela son écuyer :

            – Gautain !

            – Oui, seigneur ?

            – Cours à Osmatha. Demande à rencontrer la conseillère Korissande, en personne ! Mais surtout pas un des administratifs du palais. Explique-lui ce qu'il se passe ici et insiste sur l'urgence qu'il y a à prendre des mesures de protection. Va et ne t'arrête pas un seul instant.

            – Pardonnez-moi, chevalier, intervint Inna.

            – Oui, damoiselfide ?

            – Si la menace est à ce point sérieuse, je peux demander à mon orinx de devancer votre messager.

            Le chevalier suivit le regard de l'elfe vers la forêt et observa au-dessus des frondaisons l'animal fauve qui approchait, les ailes à demi repliées, fondant sur le groupe comme sur une proie. Le paysan et sa fille en furent si impressionnés qu'ils se rapprochèrent l'un de l'autre, ouvrant de grands yeux ronds.

            – Croyez-vous qu'il saura entrer en contact avec la conseillère elfique, et se faire comprendre d'elle ? s'inquiéta le chevalier.

            Inna esquissa un sourire, sans que l'homme sache s'il devait le comprendre comme une réponse à ses doutes ou de la satisfaction à l'atterrissage du majestueux félin ailé à cent pas de là, sur un dôme de pierre affleurant la prairie,.          

            – Je le crois, répondit-elle simplement.

            L'orinx replia ses ailes contre ses flancs. Celles-ci n’étaient pas recouvertes de plumes, mais d’un pelage fin, extrêmement soyeux. Son corps élancé, aux pattes courtes et robustes, était bistre, piqueté de taches brunes. L'animal s'ébroua, provoquant le hérissement d'une élégante crête de fourrure, qui formait un S du crâne à la nuque.

            Il fixa le groupe, plus précisément le chevalier, puis émit un grondement d'impatience.

            – Mon ami n'attend que votre ordre pour porter votre message, seigneur chevalier, déclara Inna.

            – Eh bien, qu'il vole et soit notre messager !

 

 6

Le choix du secret

 

            Depuis l'incident qui avait coûté un bras à un mystérieux guerrier de la quatrième dimension, Julius Kovalch avait installé une protection devant l'objet singulier, certes dérisoire, mais psychologiquement rassurante : un paravent chinois de bois peint. La vérité, c'était que le physicien craignait que son corniaud le plus intelligent du monde, mais aussi par moment le plus excité, se jette par accident dans ce tunnel de tous les mystères. Il avait également restitué à l'autre monde le membre amputé, mais gardé l'épée qu'il avait posée à la verticale, en appui contre les rayonnages de sa bibliothèque, lesquels couvraient le mur jusqu'aux poutres de la charpente.

            Il put ensuite se remettre à réfléchir, dans son fauteuil de méditation… à rêver plus exactement, si bien qu'il finit par s'endormir. Serena était pour sa part déjà couchée depuis une heure, Einstein veillant sur elle, étalé de tout son long sur la carpette.

            La nuit commença dans le stress, en raison de papillons de nuit dans la bibliothèque, qui provoquaient des alertes si fréquentes que le professeur se résigna à couper l'alarme sonore de la caméra vidéo. Il put alors enfin se laisser aller à un vrai et profond sommeil… jusqu'à trois heures du matin.

            Cela commença par l'apparition d'un rayonnement rosé, derrière le paravent. Puis d'un second, bleuté et mouvant comme celui d'une torche électrique en déplacement. Chacun était assez puissant pour nimber le paravent sur toute sa hauteur. Le professeur ouvrit brusquement les yeux, cligna plusieurs fois des paupières, puis se figea en découvrant le phénomène lumineux. Lentement, il se redressa contre le dossier de son fauteuil, retenant sa respiration alors que son cœur s'emballait. Il supposa qu'il recevait à nouveau la visite d'un papillon de lumière, ou plutôt de deux, cette fois grand modèle et survitaminés… et volubiles ! Car il entendait des chuchotements flûtés, ponctués de petits rires aigus.

            Julius Kovalch en fut bouleversé d'émerveillement. C'est alors que trois taches de lumière ambrée apparurent au sommet du panneau central du paravent. Deux étaient minuscules qui encadraient une bulle ovale ne dépassant pas la taille d'une pièce de vingt centimes. L'apparition ne dura pas plus d'une seconde. Les rayonnements rosés et bleutés disparurent tout d'un coup, sans doute absorbés par l'objet singulier.

            Se retenant à grand peine de hurler de joie, le physicien bondit sur ses pieds, et se précipita pour aller jeter un regard derrière le paravent. Il ne fut pas surpris de n'y trouver aucune trace des minuscules créatures, pas plus d'ailleurs, un peu après, sur l'enregistrement vidéo. Celui-ci ne commençait qu'au moment où il s'était levé. Le capteur de mouvement n'avait donc réagi qu'à sa présence, laissant supposer qu'il avait été victime d'une nouvelle hallucination. L'euphorie fit place à la déception, puis à l'inquiétude : n'était-il pas en train de vivre un genre d'aventure comme on n'en voit que dans les films d'horreur ou les nuits de tourment, un cauchemar schizophrénique ? Peut-être, se disait-il, qu'en fait de « claquement de ténèbres », lors de la collision atomique dans l'hyper-synchrotron, était-ce un claquement de vaisseau dans le cerveau qu'il avait subi ?

            – Fichtre ! soupira-t-il. Je suis bon pour le scanner.

            Une boule d'angoisse à l'estomac, il décida de remiser le paravent dans un coin, puis d'aller finir sa nuit dans son lit où il lui fut impossible de retrouver son habituel sommeil zen.

***

            L'aube venue, le réveil du physicien fut pour le moins pénible. L'insomnie et les soucis qui l'avaient minés, après cette improbable visite lumineuse, lui avaient mis le moral en berne et sous les yeux des cernes. Sa fille le retrouva dans la cuisine, se déplaçant tel un vieillard ronchon perclus de rhumatismes, elle se prépara un bol de lait chaud, puis prit place en face de lui.

            – Pour ton prochain anniversaire, annonça-t-elle avec humour, je t'offrirai un confortable fauteuil de méditation. Tu sais, comme ceux qu'on voit dans Notre Temps, le magazine des seniors actifs ?

            – Fiche-moi la paix avec mon fauteuil ! Il n'y est pour rien, grommela le chercheur qui ne se sentait pas d'humeur badine.

            – Je vois. Alors qu'est-ce qui ne va pas ?

            Julius Kovalch émit un soupir las. Sa fille le dévisagea avec tendresse. Et ils se sourirent. Baissant le regard sur son café, le physicien repensa à l'objet singulier et à la caméra vidéo qui le surveillait en permanence, pour rien.

            – Cette nuit, j'ai reçu une nouvelle visite, lâcha-t-il d'une voix neutre.

            Serena ouvrit la bouche pour suggérer, « Un chevalier ? », mais elle se retint… puis finalement osa :

            – Un chevalier ?

            – Mieux que ça. Des fées !

            Elle mima l'incrédulité.

            – Vraiment ?

            – En tout cas, je les ai vues, comme je te vois là en train de penser que ton vieux père de cinquante deux ans commence déjà à perdre la boule. J'ai peut-être une tumeur au cerveau…

            – Je t'en prie ! Tu le fais exprès ? le coupa-t-elle.

            Les larmes lui montèrent aux yeux, et pour cause, sa mère était décédée trois ans plus tôt d'un cancer foudroyant. Pâle de confusion, le professeur s'excusa, puis replongea le regard dans son breuvage, dont la surface noire et fumante lui évoquait le disque de nuit exhalant des spectres de brume.

            – Parle-moi de ces apparitions, le sollicita Serena.

            – Je ne crois pas que ce soit utile.

            – S'il te plaît. Juste pour me faire partager ce que tu as vu. Parce que je suis convaincue que ce n'était pas une hallucination.

            Conciliant, son père lui décrivit la scène, s'attardant sur l'apparition des trois taches de lumière au sommet du paravent.

            – Je pense que les deux plus petites étaient des mains, agrippées au rebord du panneau, comme ça... Quant à l'ovale, il s'agissait d'un visage. Ça, j'en suis sûr. Son rayonnement estompait ses traits, mais ses pupilles se détachaient comme deux points d'ombre bleus.

            – Avait-elle une chevelure ? Des ailes ?

            – Impossible à dire. Elle a disparu le temps d'un battement d'ailes de papillon.

            Un long silence passa. Puis la conversation reprit. Ils auraient logiquement dû parler de cette aventure inouïe que le hasard quantique leur offrait comme un cadeau du ciel, exprimer leurs émotions, leurs envies, leurs rêves... Finalement, ce ne furent que des raisons de s'inquiéter qu'ils discutèrent, et ils en trouvèrent de nombreuses. Cela les amena à prendre une décision que le professeur résuma en une phrase :

            – Nul autre que nous deux ne devra savoir. Jamais !

            – Tu sais bien qu'il ne faut jamais dire jamais. Tant que cet objet singulier trônera dans ta bibliothèque, il y aura un risque que quelqu'un le découvre.

            – Nous le déplacerons dans un lieu sécurisé. Au besoin, je ferai creuser un bunker souterrain au milieu du domaine, à trente mètres de profondeur, et je reboucherai moi-même le trou.

            – Ce serait dommage d'en arriver là.

            – Ce n'est pas pour demain, mais un jour, nous y serons contraints.

            – Est-ce que tu comptes interrompre tes recherches à l'hyper-synchrotron, pour te consacrer à ta découverte, ici ?

            – Je ne sais pas encore. C'est un peu tôt pour le dire. Nous irons travailler lundi, c'est sûr, et mardi et mercredi. Mais après… ?

            – Je t'aiderai à étudier l'objet singulier.

            – Bien sûr, mais uniquement pendant tes heures de loisirs, et hormis celles où tu ne seras pas avec tes amis et ton amoureux…

            Serena éclata de rire :

            – Je n'en ai plus, tu le sais bien !

            – Ah bon ? Depuis quand ?

            – Depuis que je lui ai fichu la honte de sa vie, lors de cette soirée nullissime où il croyait impressionner tout le monde avec la Ferrari de son père. Je ne m'étais pas aperçu qu'il était beau et con à la fois, comme aurait dit Brel.

            – Le prochain, choisis-le mieux.

            – Si c'est vraiment l'amour de ma vie, je n'aurai pas besoin de choisir.

            Elle baissa les yeux et songea, un peu tristement, que l'amour est certainement beaucoup plus difficile à trouver et à vivre dans le réel que dans l'imaginaire. Elle se demanda alors à quoi pourrait ressembler le prince charmant de ses rêves, celui qui l'attendait peut-être de l'autre côté de la brèche quantique.

            – Tu ne crois pas qu'on devrait en parler à quelqu'un ? se demanda-t-elle.

            – Si tu penses à Lauzin, je préfère me jeter dans ce trou et disparaître à jamais.

            – Décidément, papa, ce matin tu te surpasses en matière de tact.

            – Que veux-tu, il suffit que je prononce le nom de ce type pour devenir comme lui, bête et méchant à la fois.

            – Seulement maladroit. Revenons à l'objet singulier. Se pourrait-il qu'il s'agisse d'un trou de ver[1], un tunnel dans l'espace-temps qui mènerait à une planète habitée, quelque part au fin fond de l'univers ? Ça fait rêver, non ?

            – C'est une possibilité. Mais je pencherais plutôt pour une autre.

            – Qui serait ?

            Le scientifique s'abîma à nouveau dans la contemplation du disque noir de son café qui ne fumait plus mais renvoyait son reflet, à peine déformé. Il laissa un court moment sa conscience affiner l'intuition qui avait émergé des profondeurs de son esprit, puis il finit par lâcher :

            – Une brèche entre le réel et l'Imaginaire.

 

7

Comment percer le secret de la chose ?

 

            Le chevalier Othon d'Ys chargea le paysan et sa fille de transporter dans leur charroi jusqu'à la ville la plus proche son compagnon amputé, afin qu'il fût correctement soigné. Alors commença une longue attente qui s'acheva sur une déception. Par l'esprit et les yeux de son orinx messager, Inna apprit qu'une expédition était partie d'Osmatha, la capitale seigneuriale, sur ordre de l'elfe Korissande. Mais elle n'était constituée que d'une escouade de chevaliers d'Arganthe, commandée par un simple capitaine. S'y était joint un assistant du conseil des Vénérables.

            Ne jugeant pas la réponse de la conseillère elfique à la hauteur de l'événement, le chevalier crut nécessaire de se rendre en personne dans la capitale seigneuriale. Il se mit donc en route, après avoir obtenu du Guide l'assurance qu'il garderait la bouche d'obscurité, en attendant que les autorités seigneuriales prennent le relais.

            À la jeune Sylvestre, il ne donna aucune consigne, car nul humain n'avait autorité sur un elfe, fût-ce un frère-seigneur. Par contre, il n'oublia pas de la remercier pour l'intervention de son orinx auprès de la conseillère elfique, regrettant tout de même que cela n'eût pas suffi à convaincre celle-ci du sérieux de la situation. Inna n'en dit mot, mais elle aussi avait été troublée par la faible réactivité de Korissande. Elle était pourtant un elfe des Brumes, c'est-à-dire l'un des esprits les plus perçants des seigneuries d'Erründ'hil. Puis elle supposa que cet éminent personnage finirait par prendre les dispositions appropriées.

            Le chevalier et son écuyer partis, elle ne rejoignit pas les siens dans la forêt des Sylvestres, mais choisit de tenir compagnie au Guide, au moins le temps de l'interroger. Car un tel voyageur, même novice, connaissait nombre des bizarreries et mystères des seigneuries. Il avait forcément son idée sur la nature du disque d'obscurité.

            Le jeune homme installa un sommaire bivouac à distance raisonnable du disque mystérieux. Puis il s'assit en tailleur, gardant un œil dessus, et ne bougea plus. Inna alla s'accroupir près de lui, tandis que son orinx, invisible dans les frondaisons de la forêt toute proche, se mettait en état de vigilance. Un long silence passa, jusqu'à ce qu'enfin l'elfide se lance :

            – Seigneur Benth, que vous inspire la présence de cette chose sur les terres d'Argan II ?

            Il tourna la tête et la fixa. Aucune expression ne se lisait sur son visage aux traits si parfaits qu'ils auraient pu être ceux d'un elfe. D'ailleurs, elle se demanda s'il n'y avait pas du sang d'elfe dans celui de cet homme. Pour le vérifier, il aurait fallu qu'elle voie ses oreilles, mais elles étaient cachées par sa longue chevelure brune.

            – Rien, lâcha-t-il pour toute réponse.

            Ce furent les seuls mots qu'ils échangèrent jusqu'à l'arrivée de l'escouade de chevaliers d'Arganthe, quelques heures plus tard.

            La mission que ces derniers avaient reçue était des plus succinctes : cerner la chose afin que nul n'en approchât. Le représentant du conseil des Vénérables, un homme d'apparence plutôt juvénile, en robe verte passementée de rouge, examina la bizarrerie jusqu'à ce qu'il ait la mauvaise idée, négligeant l'avertissement que lui lança le Guide, de vouloir la toucher. Il y perdit le bout de l'index. Inna estima alors qu'il était temps pour elle de rejoindre les siens, ne serait-ce que pour les informer des événements. Elle ne s'éloigna cependant pas longtemps ni très loin, car tandis qu'elle marchait vers les arbres géants, son compagnon ailé en vadrouille au-dessus de la campagne environnante l'avertit qu'une importante colonne approchait par la route d'Osmatha. Dans le groupe de tête, chevauchait un homme enveloppé dans une ample cape immaculée, capuche relevée sur la tête. L'orinx pouvait voir étinceler son camail d'or. C'était la marque du frère-seigneur gouvernant la seigneurie d'Arganthe. C'était Argan II en personne.

            Cela justifiait mille fois qu'Inna remette à plus tard son compte rendu à ses frères Sylvestres. Elle retourna donc auprès du Guide et attendit avec lui l'arrivée de la prestigieuse délégation.

***

            L'elfide perçut bien avant le Guide les cliquetis que produisaient les harnachements des montures du cortège seigneurial.

            – Ils arrivent ! annonça-t-elle joyeusement en bondissant sur ses pieds.

            Elle fut tentée de courir jusqu'à la route pavée qui bordait la prairie du côté du levant, mais la placidité du Guide Benth l'incita à n'en rien faire. L'heure n'était effectivement pas à la fête, mais plutôt à la retenue et au respect. L'avant-garde de trente chevaliers d'Arganthe apparut enfin, au loin. En pénétrant sur la prairie, elle se scinda en deux colonnes pour former une double haie en marche dans laquelle s'engagèrent quatre cavaliers. Inna sut identifier trois d'entre eux. Celui qui chevauchait en tête était le maître-chevalier Arkan d'Yl, l'officier en chef du corps d'élite de l'armée d'Arganthe. Il portait le plastron d'armure doré et la cape azur de son rang. Son visage était encadré d'une barbe poivre et sel, finement taillée. Suivait un Vénérable, reconnaissable à sa chasuble bleu ciel et à sa calotte cubique. Sa présence se justifiait par son appartenance au conseil des Vénérables, considéré comme la mémoire vivante des seigneuries. Cette institution était en outre conservatrice de ses archives les plus secrètes et les plus anciennes. À coup sûr, pensa Inna, cet humain était parmi tous les autres le mieux placé pour percer le mystère de la chose.

            Trottant à sa droite, Argan II saurait pour sa part prendre les bonnes décisions. Et s'il était quand même saisi d'un doute, il pourrait compter sur l'intuition de sa conseillère elfique, dame Korissande. Inna s'intéressa davantage à cette prestigieuse congénère chevauchant avec élégance un grand cerf blanc, qu'au frère-seigneur qui, au fond, n'était qu'un homme, un brin pompeux au regard d'un elfe.

            Korissande était vêtue d'une robe de voiles bleu nuit, dont les ondulations dans la brise donnaient l'étrange impression qu'elle n'était tissée que de brume. Le teint laiteux de son visage et sa chevelure blanche aux reflets bleutés ajoutaient à son apparence éthérée. Par contre, lorsqu'elle s'exprimait ou fixait un interlocuteur droit dans les yeux, sa présence n'avait rien de vaporeux.

            Enfin, maintenant la distance protocolaire, suivait Othon d'Ys.

            Le groupe s'arrêta à une dizaine de pas derrière la chose, et la surprise se lut sur le visage du maître-chevalier.

            – Et alors, où est-il, ce disque de ténèbres ? s'exclama-t-il avec autorité.

            Benth qui s'était levé dès l'apparition des chevaucheurs et s'était figé en une posture d'attente respectueuse, mains croisées devant lui et tête inclinée, releva le menton pour répondre :

            – Il est là, seigneur chevalier, entre vous et moi. Mais vous ne pouvez le voir d'où vous vous tenez, parce qu'il n'a pas d'envers.

            – Pas d'envers ? Fichtre, voilà qui défie le bon sens. Je comprends mieux maintenant l'embarras du chevalier Othon à me le décrire. Sa Seigneurie peut-elle avancer sans danger ?

            – En passant suffisamment au large, je le pense, répondit le Guide en indiquant d'un geste circulaire l'écart que devait effectuer le frère-seigneur.

            – Merci, seigneur Benth, lança ce dernier.

            Flanqué de son maître-chevalier et du Vénérable Cibur, il rejoignit le Guide en menant sa monture au pas. Korissande les suivait de peu. Elle échangea au passage un regard avec l'elfe Sylvestre qui ne put maîtriser son admiration pour une personnalité elfique de si prestigieux lignage. Tous mirent pied à terre, y compris l'escorte impériale. Argan II salua à l'elfique Inna qui fit de même, le cœur quasiment figé d'émotion, puis s'adressant au Sage il s'enquit :

            – Vénérable Cibur, savez-vous de quoi il s'agit ?

            – Je n'en ai pas la moindre idée, Seigneur.

            – Et vous, dame Korissande, pouvez-vous nous dire si cela représente un danger pour les seigneuries ?

            – Toute chose inconnue est une menace, répondit l'elfe, celle-là davantage encore par son obscurité et son étrangeté.

            – Ce pourrait-il que ce soit une création de l'Obscur ? envisagea le frère-seigneur. En ce cas, comment interpréter qu'elle ait craché cette pièce de tissu ?

            Il désigna de l'index la boule de laine tricotée, que personne n'avait touchée depuis qu'elle avait été expulsée par la bouche circulaire. C'est alors qu'Inna repéra sous le disque d'obscurité un petit objet dont la couleur verte se confondait avec l'herbe. Elle s'avança.

            – Que faites-vous, damoiselfide ? s'inquiéta Arkan d'Yl.

            – Quelque chose m'intrigue.

            – Soyez prudente.

            La jeune Sylvestre s'accroupit puis, tout en jetant des regards anxieux vers le disque d'obscurité, étendit le bras pour ramasser l'objet dont la nature, l'usage et la matière même lui étaient totalement inconnus. Elle revint le présenter, couché sur sa paume droite, au frère-seigneur qui l'examina sans le toucher.

            – Ce pourrait être une sorte de crayon, mais… il est creux et n'a pas de mine.

            – Il en a une, objecta Inna, très fine et noire.

            Elle pointa de l'index l'extrémité du critérium.

            – Ah oui, en effet. Voulez-vous bien reposer cela où vous l'avez trouvé, s'il vous plaît ?

            Inna acquiesça, puis s'exécuta. Le frère-seigneur se tourna vers sa conseillère elfique :

            – Ne ressentez-vous donc rien, Korissande ? s'étonna-t-il.

            – Le vide, rien que le vide. Ce disque est un trou, peut-être une porte sur un ailleurs qui pourrait être l’Entre-deux-mondes[2].

            – Comment en être sûr ?

            – En y plongeant...

            – Avec la certitude de n'en revenir jamais, enchaîna le frère-seigneur, voilà qui ne rendra pas facile la décision à un éventuel volontaire.

            – Avant d'en venir à un tel sacrifice, Votre Seigneurie, intervint Arkan d'Yl, je pense que nous pouvons tenter autre chose.

            L'elfe des Brumes le considéra, lut son idée dans son regard et en parut effrayée.

 

8

Le visiteur

 

            Le professeur jeta avec irritation son stylo sur son bureau. Après avoir minutieusement consigné dans un carnet les éléments de réflexion et les événements de ces dernières quarante-huit heures, il s'était attelé à son travail de physicien. Cela faisait à présent près d'une demi-heure qu'il tentait de faire avancer un calcul complexe, sans succès parce que sans parvenir à se concentrer plus d'une minute d'affilée. La présence, face à lui, de l'objet singulier était devenue trop obsédante. Il avait passé tout son dimanche et une grande partie de son lundi – puisque finalement il n'était pas allé travailler à l'hyper-synchrotron et qu'on ne l'avait pas supplié de venir – à réfléchir et à tenter quelques menues expériences, guère concluantes. Serena donnait des cours à la faculté, mais il était convaincu qu'elle n'avait pas plus que lui l'esprit aux équations et aux démonstrations mathématiques.

            Il consulta sa montre.

            – Quinze heures, soupira-t-il, comme s'il avait encore à se morfondre deux cents ans dans cette vie avant le nirvana.

            Et il pensa : « C'est bien la première fois depuis mes huit ans que j'ai l'impression de m'ennuyer. » Prendre un livre ne le tentait pas, aller se promener avec Einstein dans le parc, il l'avait fait peu avant, regarder un quelconque sitcom la télévision aurait signifié qu'il était victime d'un dangereux ramollissement cérébral... Alors ?

            – Einstein, dis-moi, qu'est-ce que tu aurais envie de faire ?

            Le corniaud, qui se vautrait voluptueusement dans le fauteuil de son maître, montra sa truffe, bâilla, puis laissa retomber sa tête en émettant un râle d'aise.

            – Merci pour ton aide.

            Le savant se mit une nouvelle fois à contempler le disque de ténèbres. Il eut alors l'idée de tenter une autre expérience : y jeter un message écrit, et dessiné, dans une bouteille en plastique. Il le terminerait en demandant à celui qui le lirait de le lui renvoyer avec une preuve d'existence :

            – Un caillou par exemple, suggéra-t-il à voix haute.

            Avec l'enthousiasme d'un collégien écrivant un poème d'amour, il saisit un papier et son stylo, puis se mit à la tâche. C'est alors que le trou quantique se chargea de lui trouver une occupation. À peine avait-il rédigé la première phrase de son message, que le choc sourd d'un objet lourd tombant sur le parquet le fit sursauter. Curieusement, Einstein ne souleva pas même une paupière. Son maître regarda le disque et se raidit en lâchant un juron : « Oh merde ! » Quelqu'un venait de débarquer chez lui.

            Lentement, le souffle court, il se leva de son siège.

            – Einstein, viens ici, ordonna-t-il sans élever la voix. Einstein, au pied !

            Le chien fit d'abord le mort. Puis finalement, n'étant pas si cabot, il se résigna à rejoindre son maître qui, bizarrement, émettait de fortes ondes de peur, alors que rien alentour ne le justifiait. Comment aurait-il pu sentir un éventuel danger, puisque Julius Kovalch était le seul être au monde capable de voir la créature humanoïde que venait d'expulser la brèche quantique ? Comme groggy par sa chute, le visiteur se tenait accroupi, un genou en appui sur le sol, dos courbé, le bras gauche replié en protection sur sa tête.

            Le cœur battant la chamade, le professeur contourna son bureau. C'était un sacré gaillard qui venait de lui tomber du ciel ! Sa puissante musculature roulait sous une peau grise et son buste nu était plus volumineux que celui d’un catcheur poids lourd. En dessous, il portait un pantalon de cuir épais, maculé de boue et de poussière.

            Il se redressa enfin.

            Alors, de ses prunelles noires comme la mort, il toisa le petit bipède planté près d'un bureau de bois, qui le fixait avec des yeux exorbités autant de stupeur que d'effroi. Ce Hulk gris dégageait une puissance terrifiante, ainsi que l'odeur forte mais pas nauséabonde, plutôt celle d'un grand félin. Il portait au cou un collier d'où pendait une chaîne à gros maillons. Lui liant les mains au passage, celle-ci descendait jusqu'à ses pieds, chaussés de lourdes bottes noires qu'elle entravait. Son torse de bodybuilder était couvert d’un fin pelage tandis que, paradoxalement, sa face était imberbe. Ses traits grossiers, avec des paupières lourdes et un maxillaire inférieur large et carré, pouvaient suggérer un esprit primitif. Pourtant, dans son regard luisait une certaine forme d'intelligence, pour ne pas dire une intelligence certaine.

            Tout à coup, il émit une série de sons, rauques mais parfaitement articulés :

            – Ourou-akaï ! Kabé kadaï, bata, aka !

            Le physicien esquissa un sourire, tout en levant les mains en signe d'apaisement. Puis il tenta une réponse :

            – Bonjour. Bienvenue… Mon Dieu, je suis complètement ridicule, ajouta-t-il, pour lui seul.

            Son regard fut alors accroché à sa droite par l'épée médiévale qu'il avait posée en appui contre les rayonnages de livres. Le colosse la découvrit à son tour. Aussitôt, un vif intérêt luisit dans ses yeux quasiment dépourvus de blanc. La confrontation immobile se poursuivit néanmoins. S'efforçant de maîtriser sa peur, Julius Kovalch se demanda à quel genre d'engeance il avait affaire, et très vite une hypothèse lui vint à l'esprit :

            – Un orque. Vous êtes un orque, n'est-ce pas ?

            Le visiteur devait connaître ce mot, car il réagit :

            – Orrrque ! gronda-t-il.

            Il sembla même qu'il opinait du chef.

            – Saperlipopette ! Jura le physicien en se passant une main dans les cheveux. J'ai un orque de Sauron dans mon salon.



[1] Hypothèse émise par des physiciens selon laquelle il existerait des « raccourcis » dans l'espace-temps, permettant de dépasser la vitesse de la lumière imposée par les lois de la physique classique.

[2]La cosmogonie d'Erründ'hil établit que le monde de l'Ici est séparé de celui de l'Occulte par une dimension intermédiaire. Celle-ci est constituée de couloirs et de passages par lesquels transitent les âmes des défunts, mais également où errent des esprits perdus ainsi que toutes sortes d'entités sombres. Certaines, parmi les plus puissantes, sont liées à l'Immonde. Cette entité souveraine, dont nul n'a jamais vu le visage et dont on ignore même la véritable nature, gouverne les contrées hostiles qui s'étendent au nord des seigneuries, par delà une haute muraille-frontière, dite d'Akar, que jalonnent de nombreuses tours. Ce sont les Mondes Morts, des terres de non-vie qui ne demandent qu'à s'étendre.